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La fondation d'une abbaye féminine: Saint-Sulpice / 

La fondation de l'abbaye féminine de Saint-Sulpice: les origines

 

Au début du XIIe siècle, l’Europe connut une véritable crise du mariage : les seigneurs, en quête de descendance, n’hésitaient pas à répudier leurs femmes stériles et à entretenir des concubines, alors que les prêtres insistaient sur l’indissolubilité du mariage et la peur de l’inceste. Ermengarde, fille du duc d’Anjou, fut ainsi rejetée par son premier époux, le duc d’Aquitaine, puis fut remariée de force au duc de Bretagne, Alain Fergent. Désireuse de fuir à la fois la Bretagne et son duc, elle alla suivre Robert d’Arbrissel, à Fontevraud. Ce curieux personnage, originaire d’Arbrissel, en Ille-et-Vilaine, était suivi par des cohortes d’hommes à la recherche du salut mais aussi par des femmes riches, pauvres, nobles et non nobles, femmes mariées et prostituées. L’évêque de Rennes lui reprocha d’ailleurs de laisser dormir ensemble les deux sexes afin qu’ils apprennent à vaincre leur désir. En 1099, Robert d’Arbrissel fixa cette foule dans l’abbaye de Fontevraud, sur les bords de la Loire. Suprême audace, il confia la direction de l’ordre à des femmes.

Raoul de la Futaie, un des disciples, décida de suivre son exemple, et grâce à la faveur d’Ermengarde d’Anjou, duchesse de Bretagne, il put établir dans la forêt de Rennes un monastère consacré à Saint-Sulpice. Les femmes désemparées, victimes du « brans-le-bas moral » de la réforme grégorienne, trouvèrent dans l’abbaye un abri et un écho pour leur souffrance. Au sein du « mâle Moyen-Âge » (G. Duby), Saint-Sulpice offrait à des femmes souvent remarquables l’expérience du pouvoir, et plus exceptionnel encore, ces femmes commandaient à des hommes.

 

Document 1: Récit de la fondation par Raoul de La Futaie

Texte imprimé sur papier

1725

44 bi 1

 Transcription :

Raoul, surnommé de la Fustaie, avait été moine de Saint Jouin de Marne. Il fut depuis un des plus considérables prédicateurs de la compagnie de Robert, et fit dans la forêt de Nid-de-Merle un établissement semblable à celui de Fontevraud, dont on parlera bientôt. Il y bâtit l’Abbaye de Saint-Sulpice, dans le diocèse de Rennes, pour des personnes de l’autre sexe, et soumis à leur autorité, pour les soins de la vie, ceux à qui elles étaient soumises pour l’usage des sacrements.

D. Lobineau, Vie des Saints de Bretagne, Le bienheureux Robert d'Arbrissel, 1725, Paris, p. 215

 

Commentaire :

Robert d’Abrissel, d'abord trésorier de l'Eglise de Rennes (1085-1089), puis abbé de la Roë, fonda en 1099 le monastère de Fontevraud sur le modèle de la règle Saint-Benoît. La particularité de cet ordre était d’être double, sans être mixte : il accueillait à la fois des hommes et des femmes, mais dans des couvents séparés. Surtout, l’autorité était exercée au sein de la communauté par la seule abbesse. Parmi les disciples de Robert d’Arbrissel, figure Raoul de la Futaie (ou Fustaye). Ce dernier commença par être moine bénédictin. Il devint lui-même prédicateur remarquable, mais il finit par se retirer dans la vaste solitude de la forêt de Rennes, connue alors sous le nom de forêt du Nid-de-Merle. Le nom vient d’une chapelle construite là où un paysan avait découvert, dans un nid de merle, une statuette de Marie, haute de 8 cm. Sept fois, il l’aurait ramenée chez lui, sept fois, elle fut retrouvée dans le nid.

Le choix de ce lieu s’explique, au départ, par le besoin de se retirer du monde, dans le « désert vert » de la forêt de Rennes, l’équivalent occidental du désert de la Thébaïde, en Egypte, où furent fondés les tous premiers monastères. La position est aussi stratégique : les bois environnant assurent une source de revenu non négligeable, Saint-Sulpice est situé sur la route de pèlerinage en direction du Mont-Saint-Michel et la proximité de Rennes va faciliter les liens avec les milieux aristocratiques et bourgeois. Suivant le modèle de Robert d’Arbrissel, Raoul de la Futaie y fit construire au début du XIIe s., (1112 ?) deux monastères, l'un de femmes, gouverné par une abbesse, supérieure de tout l'établissement, et l'autre d'hommes, soumis aux religieuses (à cause, semble-t-il, de l'obéissance de l'apôtre saint Jean envers la Vierge Marie). Les moines appelés « Frères condonats » dépendaient alors exclusivement du pouvoir de l'abbesse. Raoul de la Futaie mourut en 1129, et fut honoré comme saint dans l'abbaye qu'il avait fondée ; il fut inhumé avec un de ses compagnons, Aubert, dans l'église abbatiale, dans une chapelle basse située au bout du transept sud qui porte encore son nom, « Saint-Raoul ». On peut aussi voir à proximité de Saint-Sulpice, la croix et la fontaine Saint-Raoul, où vécut d’abord cet ermite lors son arrivée dans la forêt de Rennes.

L'acte de fondation de l'abbaye n'existe plus. Il fut, dit-on, remis avec d'autres titres, en 1727, aux commissaires nommés par le roi pour constater l'état de l'abbaye ; on ne sait ce qu'il est devenu. Dom Lobineau, né en 1666 à Rennes, a transmis le récit plus ou moins légendaire de cette fondation, mais il a pu s’appuyer pour cela sur les documents qui étaient encore présents à l’abbaye. Cet ecclésiastique appartenait à la congrégation de Saint-Maur, célèbre pour son haut niveau d’érudition. Auteur en 1707 d’une Histoire de Bretagne composée sur les actes et les auteurs originaux, il a poursuivi l’œuvre d’Albert le Grand pour la rédaction de son Histoire des Saints de la province de Bretagne et des personnes qui s’y sont distinguées par leur piété exemplaire, mais il l’a dépassée en effectuant un travail critique important à partir des Hagiographies médiévales, rédigées entre le VIIe et le XIIIe siècle.

 

 Document 2 : Donation faite par le duc Conan IV à sa sœur Ennoguent, abbesse de Saint-Sulpice-La-Forêt (1156-1172).

Texte manuscrit sur parchemin

Original non daté (XIIe s.)

Copie du XVIIe s. 

24 H 162/2

 Transcription :

                 

                Conanus dux Britannie et comes Richemundie, episcopis, abbatibus, baronibus, militibus et omnibus hominibus suis de Britania, salutem. Notum sit vobis omnibus me dedisse et concessisse Ennoguent, sorori mee et sanctimonialibus sancti sulpicii terram suam de Merle in remissionem peccatorum meorum et antecessorum meorum in bosco et plano, libere et quiete, in aquis et stagnis, in viis et semitis, in terra arabili et terra non arabili, et in omnibus locis eidem terre pertinentibus, cum omnibus libertatibus et liberis consuetudinibus quas ibi habebam. Igitur volo et firmiter precipio et hac mea carta confirmo quod predicta Ennoguent, soror mea et predicte sanctimoniales supradictam terram in bene et pace habeant et teneant immunem et liberam ab omni mala consuetudine, sicuti ego melius et liberius tenebam in die qua fui vivus et mortuus. Hujus donati et libertatis leges testes sunt : Margarita, comitissa, Galtero, filio Acarie, Henrico, filio Hervei, Ricardo Gehello et Alano, fretre suo, Radulpho camario, Roberto cancellario, Martino capellano, Abraham capellano. Apud gungampum

 Traduction : 

            Conan, duc de Bretagne et comte de Richmond, aux évêques, abbés, barons, soldats et tous ses hommes de Bretagne, salut. Sachez tous que j’ai donné et concédé en rémission de mes péchés et ceux de mes ancêtres, à Ennogent ma sœur et aux moniales de Saint-Sulpice, pour qu’elles en jouissent librement et tranquillement, la terre de Merle, consistant en bois et en champs, en rivières et en étangs, en chemins en terres labourables et non labourables avec toutes ses dépendances, avec tous les privilèges et les coutumes que j’y possédais. C’est pourquoi je veux et j’ordonne fermement et confirme par cette charte que ladite Ennogent ma sœur et les dites moniales aient dans le bien et dans la paix et possèdent cette terre indemne et libre de toute mauvaise coutume comme moi je la tenais en tout bien et toute liberté le jour où il (Conan III) vivait et il mourait. Les témoins de ce don et de cette liberté sont : Marguerite, comtesse ; Gautier, fils d’Acarie ; Henri, fils d’Hervé ; Richard Gehello et Alain, son frère ; Raoul chambrier ; Robert chancelier ; Martin, chapelain ; Abraham, chapelain. À Guingamp.

  Commentaire

Un des titres les plus anciens de l’abbaye remonte aux alentours de 1160 : le duc Conan IV, de concert avec la duchesse Marguerite, sa femme, donna sa « terre de Merle » à Ennoguent, sa sœur, religieuse à Saint-Sulpice.

Conan IV, duc de Bretagne (1156-1166), espérait par ce don obtenir « la rémission de [ses] pêchés et ceux de [ses]  ancêtres », mais il voulait aussi honorer sa sœur devenue nonne dans l’abbaye. Pour Conan IV et Ennoguent, l’abbaye de Saint-Sulpice était une affaire de famille. Ils étaient les arrière-petits-enfants d’Ermengarde d’Anjou, duchesse de Bretagne, une admiratrice de Robert d’Arbrissel, qui l’avait suivi à l’abbaye de Fontevraud. La même avait aussi certainement facilité l’installation de Raoul de la Futaie dans la forêt de Rennes, sur le domaine ducal. Le grand-père de Conan IV, Conan III, (1112-1148) connaissait aussi l’abbaye pour y avoir tenu conseil avec ses barons en 1146. Il apparaît ainsi que les ducs de Bretagne contribuèrent grandement au développement de l’abbaye et la protégèrent jusqu’au rattachement de la Bretagne au royaume de France. Saint-Sulpice s'honora alors du titre d'abbaye royale.

Le don de la terre autour de Saint-Sulpice assura un revenu confortable pour les moniales. Les champs et les terres labourables obtenus à partir du défrichement des forêts permirent d’obtenir du pain ou de lever des dîmes sur les paysans qui les exploitaient ; les poissons pêchés dans les étangs et les rivières allèrent garnir la table des monastères. La concession de la forêt constitua paradoxalement le principal privilège concédé par le duc et le plus convoité. Les serviteurs des sœurs firent vaquer leurs animaux, leurs troupeaux de porcs, de chevaux et autres animaux domestiques, dans les bois, et les arbres permirent de chauffer l’abbaye ou de réparer les bâtiments endommagés. La charte de donation fut d’ailleurs à nombreuses reprises utilisée lors des procès intentés par l’abbaye pour faire respecter ses droits sur ces forêts face aux empiétements des autres seigneurs ou aux exigences des agents ducaux, toujours prompts à remettre en question les avantages acquis.

Conan IV n’a pas fondé l’abbaye qui existait déjà depuis presque 40 ans, mais en offrant aux religieuses la terre où s’était installé l’ordre de Saint-Sulpice, il lui assurait des fondations solides pour un développement flamboyant. En 1146, 15 prieurés était déjà rattachés à l’abbaye ; vers 1160, au moment de la rédaction de ce texte, le nombre était porté à 34. C’est sans doute sous le règne de ce duc que l'église abbatiale est érigée.

 

 Chronologie :

 1099 : Prise de Jérusalem par les croisés.

1115-1117 : Fondation présumée de l’abbaye de Saint-Sulpice par Robert de la Futaie.

1124 : Le prieuré de Locmaria, près de Quimper, est rattaché à Saint-Sulpice.

1146 : Bulle du Pape Eugène III annonçant qu’il prend le couvent et les biens de Saint-Sulpice sous sa protection  (15 prieurés).

1163 : Début de la construction Notre-Dame-de-Paris.

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